L’immense majorité des éducateurs seront d’accord avec moi : l’un de leurs objectifs essentiels est d’aider les gens à acquérir le savoir, l’information et les qualités personnelles qui leur permettront d’affronter efficacement le «monde réel». Ainsi, à l’occasion des cérémonies de fin d’année universitaire, l’orateur désigné, partagé entre crainte et espoir, ne manque-t-il généralement pas de se demander si les jeunes diplômés seront capables de se mesurer à la réalité. De même, lorsque approche le terme d’un groupe de rencontre intensif, les participants, forts d’une meilleure connaissance d’eux-mêmes et des relations qu’ils entretiennent avec les autres, s’interrogent-ils sur la conduite qui sera la leur quand ils reprendront contact avec la «vraie vie».
Qu’est-ce que c’est donc que ce «monde réel» ? C’est en l’illustrant d’exemples personnels ou triviaux que j’éclairerai le mieux la conviction à laquelle, au fils des ans, j’ai été inéluctablement conduit.
Il y a quelques semaines j’étais, par un beau soir d’été, sur une plage de la Californie du Nord, assis à la terrasse d’un bungalow. Heure après heure, je voyais dans le ciel clair monter sur l’horizon une étincelante étoile et, avec la même lenteur majestueuse, s’avancer vers ma droite une planète éclatante ; et la Voie Lactée, et des milliers d’autres constellations, leur faisait un cortège à l’une comme à l’autre. Ainsi autour de moi les cieux doucement tournaient faisant, à l’évidence, de ma simple personne le centre du cosmos. Et moi, partagé entre l’humilité (je suis peu de choses !) et la sublimité (je suis un pôle de l’univers !), je regardais le «monde réel».
Pourtant, au fond de mon esprit, je savais que moi-même, et la terre sous mes pieds, et les cieux sur ma tête, filions comme le vent, plus vite que les avions, en direction de l’est, comme nous l’appelons. Et, sans en rien percevoir, je savais bien que c’était là le monde réel en lieu et place de ce que pourtant voyaient mes yeux.
Et, plus avant, j’avais conscience d’être poussière, sur une planète dérisoire, dans une galaxie minuscule, parmi les millions d’autres qui peuplent l’univers. Et je savais que toutes ces galaxies fuient comme des éclairs, parfois propulsées vers l’infini par une explosion. Etait-ce aussi cela, la réalité ? Que penser ?
Au moins une chose, en tout cas, une réalité dont j’étais sûr, une réalité non seulement visible, mais tangible et sensible, lourde et pesante, une réalité qui résistait : le robuste fauteuil de bois sur lequel j’étais assis, la terre ferme sur laquelle s’étendait la terrasse, le stylo d’acier inoxydable que j’avais en main. Du solide, en somme.

Non, pas même. J’en savais assez pour révoquer en doute cette nouvelle idée. Le fauteuil est fait de cellules qui furent vivantes, complexes et intriquées, mais séparées par le vide. La terre est faite d’un fluide qui se meut lentement, qui frissonne aussi souvent qu’il se contracte, se craque et se plisse. En 19061 elle a frémi sous la route que j’empruntais hier, elle a comme haussé les épaules : alors, la route s’est fendue et, au nord, elle s’est soulevée de six mètres. Solide, dites-vous ?
Et qu’en est-il de la sécurisante solidité de mon stylo d’acier ? On m’affirme qu’il est fait d’atomes invisibles, en perpétuel mouvement ; que chaque atome possède un noyau dans lequel on découvre, année après année, des particules supplémentaires ; que chacune de ces particules a des caractéristiques absolument incroyables et qu’elle emprunte, au sein même de chaque atome, des trajectoires tantôt aléatoires, tantôt prévisibles. Solide, alors, ce stylo que pourtant j’ai si bien en mains ?
La réflexion du grand physicien qu’est Sir James Jeans me rassure tout en me laissant perplexe. «Le savoir objectif de l’humanité, déclare-t-il, est en train de déboucher sur une réalité immatérielle : l’univers commence à ressembler à un gigantesque concept plutôt qu’à une gigantesque machine.» Je vous suggère de tester cette hypothèse sur votre meilleur ami, votre plombier ou votre agent de change, et de leur dire que «le monde réel n’est qu’un immense concept». Quoiqu’il en soit, cette idée d’un monde réel, si évidente pourtant, me glisse littéralement entre les mains.
Mais, dira-t-on, au moins dans l’univers des relations interpersonnelles connaissé-je ma famille et mes amis et, sur cette base solide, puis-je certainement agir. Que non pas… car rien n’est plus trompeur que les souvenirs. Il suffit de participer à un groupe de rencontre dont le facilitateur permet aux personnalités de s’exprimer pour comprendre à quel point ce que nous savons des autres est fragile. Chez les amis les plus proches, dans sa propre famille, on découvre un univers de sentiments jusqu’alors cachés : des peurs ignorées, des sentiments d’infériorité, des colères et des rancœurs étouffées, d’étranges fantasmes sexuels, des trésors enfouis d’espoirs et de rêves, de joies et de craintes, d’élans créatifs et d’amours spontanés. Bref, cette réalité-là semble aussi mouvante, incertaine, inconnue que celles que nous venons d’explorer ensemble.
Alors, en fin de compte, chacun en revient à soi : «Au moins, je sais qui je suis. Je décide et j’agis. Voilà la réalité.» Mais est-ce bien le cas ? Si j’en crois les béhavioristes, je me réduis «à une somme de stimulus et de réponses conditionnées. Et tout le reste est mirage.» Admettons donc que notre réalité se ramène à celle d’un robot mécanique. Mais n’y a-t-il rien d’autre ? D’où viennent donc nos rêves ? Peut-être sont-ils également explicables. Je pense à l’histoire que m’a racontée Jean. Sa sœur jumelle rentre chez elle, une nuit, par une route qu’elle connaît bien, lorsque soudain Jean s’éveille, dans la peur et la certitude. Elle appelle la police routière : «Il y a eu un accident sur telle autoroute : une voiture blanche, immatriculée à tel endroit, avec une femme seule au volant». Un silence et «Comment le savez-vous, Madame ? –
1 Le tremblement de terre de San Francisco, le 18 avril 1906, fit environ 3000 morts et creusa dans la terre une faille de près de 400 km de longueur. (n.d.t.)répond l’officier de police d’une voix stupéfaite, avec l’ombre d’un doute – nous venons de l’apprendre à l’instant même.»
Que faire de ce genre de réalité là ? d’une histoire qui nous ouvre un abîme de réflexions sur les mondes intérieurs et les «réalités à part»? Que faire de la vision ou du rêve qu’eut Carl Jung (1961) à trois ans ? Dans quelque immense et mystérieuse caverne souterraine, il vit un grand pilier de chair, baigné d’un faisceau de lumière, surmonté d’une sorte de tête, et installé sur un trône royal. C’est un demi-siècle plus tard, en découvrant le même spectacle dans un rituel phallique primitif, qu’il comprit le sens de son rêve. Mais à trois ans, d’où cette vision lui était-elle venue ? A quelle réalité appartenait-elle ?
Que faire de l’histoire de Robert Monroe (1971)? Ingénieur et homme d’affaires particulièrement dur il se prit un beau jour, après quelques expériences surprenantes, à flotter dans sa chambre et à voir du plafond son corps et celui de son épouse. Son récit, dans lequel il évoque sa peur initiale, mais aussi son désir croissant de s’évader de ce corps, ne laisse pas d’étonner et, souvent, de convaincre, et nous contraint à nous interroger : quelle «réalité» peut- elle à la fois rendre compte de ce genre d’expérience et de nos expériences «réelles» ?
Que faire de l’histoire de Don Juan, un indien Yaqui sans âge, qui ouvrit à Carlos Castaneda, anthropologue sceptique s’il en est, des mondes entièrement nouveaux, des mondes magiques, où l’on vole dans les airs, où la mort se confond avec la vie, où l’«homme sage» s’allie aux esprits, où l’on rencontre l’impossible ? Absurde, dites-vous ? Castaneda lui-même, contraint par ses propres expériences (1969, 1971), finit par admettre l’existence de réalités autres, totalement étrangères à l’esprit scientifique moderne.
Que faire de John Lilly (1973), chercheur formé à l’Institut technologique de Californie qui, après avoir étudié la neuro-anatomie, la médecine et la psychiatrie, se fit surtout connaître par ses travaux sur les dauphins avec lesquels, douze années durant, il essaya de communiquer, et qu’il considère comme au moins aussi intelligents que l’homme ? On peine à imaginer l’itinéraire qui a conduit ce scientifique des modèles mécaniques de la réalité, les seuls auxquels il crût, à ses idées actuelles sur la multiplicité des degrés d’altération de la conscience (auxquels il accède, et auxquels il aide les autres à accéder) et à la conviction, acquise chemin faisant, que les dauphins pouvaient lire ses pensées. A travers des expériences fascinantes de privation sensorielle – par immersion dans un réservoir d’eau tiède, où les sensations visuelles, sonores, tactiles ou gustatives sont réduites au strict minimum – il découvre, à l’abri de tout stimulus externe, l’incroyable richesse d’un monde intérieur parfois effrayant, souvent étrange. Pour mieux le comprendre, il s’oriente vers le LSD, avec des résultats aussi éclairants que terrifiants, puis vers la méditation, la libre transmission de pensée et des états de conscience de plus en plus élevés où, à l’instar de tous ceux qu’avant lui on appelait mystiques, il vit l’univers dans son unité, unité fondée sur l’amour. Que de chemin parcouru depuis l’Institut technologique !
L’honnêteté des témoins et l’authenticité des expériences nous interdisent de balayer ces récits, comme bien d’autres, d’un revers de main ou d’un haussement d’épaule. Tous semblent conclure à l’existence apparente d’un monde immense et mystérieux – réalité intérieure peut-être, ou monde spirituel dont nous ferions partie à notre insu. Et cet univers porte le coup final à la conviction confortable selon laquelle «nous savons tous ce que c’est que le monde réel».
Où m’a donc conduit ma réflexion sur une prétendue réalité objective ?
On ne la trouve évidemment pas dans les objets visibles, sensibles ou tangibles. On ne la trouve pas dans cette technologie que nous admirons tant.
On ne la trouve ni dans la terre ferme ni dans les étoiles scintillantes.
On ne la trouve pas dans le savoir de ceux qui nous entourent.
On ne la trouve dans les institutions, les coutumes ou les rites d’aucune culture.
On ne la trouve pas même dans les mondes intérieurs que nous nous connaissons.
Elle doit prendre en compte des «réalités autres», mystérieuses et pour le moment insondables, incroyablement éloignées d’un monde objectif.
Comme bien d’autres, j’en suis venu à une conviction nouvelle : la seule réalité qui me soit connaissable, c’est celle que je perçois et que je vis dans l’instant présent; la seule réalité qui vous soit connaissable, c’est celle que vous percevez et que vous vivez dans l’instant présent. Tout ce dont nous sommes sûrs, c’est que ces réalités ne sont pas les mêmes et qu’il existe autant de «mondes réels» que d’êtres humains : dilemme accablant, inédit dans l’histoire.
De tout temps, en effet, les tribus, les communautés, les nations et les civilisations ont défini une réalité commune et partagée. Sans doute de tribu à tribu, de culture à culture, les visions du monde différaient-elles sensiblement ; mais du moins l’unité du groupe, quelle que fût sa taille, était-elle suffisante pour lui garantir, sur le monde et l’univers, un savoir assuré et la certitude d’avoir raison. D’où les reproches, les condamnations, les persécutions, les châtiments suprêmes qu’on infligeait alors aux esprits dissidents, à ceux qui voyaient le monde autrement. Copernic garda secrètes ses découvertes pendant des années, mais fut finalement déclaré hérétique. Galilée, qui les avait confirmées, fut vers soixante-dix ans contraint à l’abjuration. En 1600, Giordano Bruno finit sur le bûcher pour avoir enseigné qu’il existait par l’univers bien d’autres mondes que le nôtre.
Un sort voisin – la torture et la mort – était réservé aux infidèles, aux incroyants, aux hérétiques. Au milieu du XIXe siècle, un jeune médecin hongrois, brillant chercheur, nommé Ignace Semmelweis, fut persécuté jusqu’à la folie pour avoir prétendu, idée évidemment absurde à l’époque, que la fièvre puerpérale, fléau redouté des maternités, était transmise de femme à femme par les mains et les instruments des docteurs, porteurs de germes invisibles. Dans les colonies américaines, le soupçon de pouvoirs psychiques exceptionnels conduisait à l’accusation de sorcellerie et à la pendaison ou à la lapidation. L’histoire illustre à l’infini le prix terrible payé par ceux qui portent, sur la réalité, un autre regard que le regard commun. Et même si en fin de compte la société, comme dans les exemples précédents, a souvent fini par donner raison à ces francs-tireurs, il est clair que l’attachement à un univers connu et assuré cimente partiellement les civilisations.
Aujourd’hui, les choses ont changé. La communication circule si vite, si facilement, à travers le monde, que chacun de nous est confronté à une douzaine de «réalités» différentes. Et, nous parussent-elles absurdes (comme la réincarnation), ou dangereuses (comme le communisme),nous ne pouvons en détourner les yeux : impossible de dormir sur le mol oreiller d’une vision du monde universellement partagée.
C’est pourquoi je tiens à soulever une question de la plus haute importance. Pouvons-nous encore nous offrir le luxe d’«une» réalité ? Pouvons-nous encore nous cramponner à l’idée qu’il existe un «monde réel» qui pourrait faire l’objet d’une définition consensuelle ? A mon avis, il s’agit d’un luxe et d’un mythe que nous n’avons plus les moyens de nous payer ni de sauvegarder. L’histoire récente n’offre qu’un seul exemple d’un consensus social et culturel parfaitement réussi : c’est celui du messianisme hitlérien. Etant donné que ce consensus a failli conduire à la disparition de la culture occidentale, je ne suis pas certain qu’il s’agisse d’un exemple à suivre…
A l’Ouest, et plus particulièrement aux Etats-Unis, le paysage idéologique de ce XXe siècle a aussi été relativement uniforme. Sa bible tient en quelques mots : «Toujours plus, toujours plus grand, toujours plus vite : voilà les trois objectifs suprêmes que la technologie moderne nous permettra d’atteindre.» Seulement voilà, ce credo tourne à la catastrophe, n’en déplaise aux sceptiques : il ne résiste pas à la pollution, à la surpopulation et aux famines qu’elle entraîne, à l’épée de Damoclès de la bombe atomique. A force de «faire sauter la caisse», nous sommes sur le point de faire sauter la planète.
Nos tentatives pour vivre dans un «monde réel» et identique aux yeux de tout un chacun nous conduisent pratiquement à la destruction de l’espèce humaine. Aussi aurai-je l’audace de suggérer une solution alternative.
A mes yeux, dans l’avenir, nous fonderons la vie et l’éducation sur l’idée qu’il existe autant de réalités que d’êtres humains. Nous ferons de cette hypothèse, et des chemins qu’elle ouvre, notre objectif numéro un. Mais quels chemins ? Ceux qui, en chacun de nous, conduiraient à explorer d’un esprit large les innombrables regards portés sur le monde ; qui, ce faisant, nous enrichiraient ; qui nous aideraient à mieux affronter notre réalité quotidienne, plus attentifs que nous serions aux nombreux choix qu’elle offre. Peut-être cette vie serait-elle faite d’hésitations et de choix difficiles ; peut-être exigerait-elle une plus grande maturité ; mais elle serait pétrie d’enthousiasme et d’aventure.
Mais, dira-t-on, est-il possible de fonder une communauté ou une société sur l’hypothèse de réalités multiples ? Ne sombrerait-elle pas dans l’anarchie la plus individualiste ? Tel n’est pas mon sentiment. Admettons qu’au lieu de supporter, bon gré mal gré, votre vision du monde, je l’accepte sans aucune arrière-pensée ; admettons qu’au lieu d’écarter, sous couvert d’absurdité, de dangerosité, d’hérésie ou de stupidité, la réalité des autres, je décide de l’explorer et de m’en instruire ; admettons que vous partagiez mon point de vue. Qu’en résulterait-il sur le plan social ? Eh bien la société, au lieu de se vouer au soutien aveugle d’une cause, d’un dogme, d’une idéologie, se fonderait sur l’engagement mutuel d’individus et de réalités légitimement distincts. Ce n’est plus dans l’ancien «Je vous aime parce que vous êtes comme moi» que s’exprimerait l’intérêt naturel que nous portons aux autres, mais dans un «Je vous apprécie et tiens à trésor parce que vous êtes différent de moi».

Idéalisme, dites-vous ? Naturellement. Comment être assez naïf et assez «irréaliste» pour nourrir le moindre espoir d’un tel changement ? Il s’inspire en partie du regard heureusement posé par Charles Beard sur l’histoire de l’humanité : «C’est quand le ciel s’assombrit que les étoiles commencent à briller». De fait, nous le constatons, certains dirigeants empruntent cette nouvelle route.
Mais je puise mon espoir, plus fortement encore, dans les analyses d’un historien des idées, Lancelot Whyte. Son dernier livre, écrit peu de temps avant sa mort, développe une théorie, qu’il n’est pas seul à soutenir, selon laquelle les grandes étapes de l’histoire humaine sont précédées, voire suscitées, par une évolution idéologique inconsciente partagée par des millions et des millions d’hommes. En peu de temps alors, éclosent sur le théâtre du monde l’idée ou la perspective nouvelles suivies d’un changement. Alors qu’avant 1914, écrit Whyte, nul n’aurait récusé l’amour de la patrie et le nationalisme, apparut progressivement une contestation inconsciente sur laquelle se greffa une tradition tout aussi inconsciente qui aboutit à un complet renversement des valeurs d’où, entre 1950 et 1970, surgit une perspective neuve. Aujourd’hui, on ne vit plus, on ne meurt plus parce qu’«à raison ou à tort, c’est mon pays d’abord». Les guerres nationalistes sont passées de mode ou, en tout cas, se heurtent à de profondes oppositions. Comme le dit Whyte (1974) «à chaque instant l’inconscient précède le conscient sur le chemin de l’unité d’émotion, de pensée et d’action !» (p. 107).
Cette façon de voir les choses me convient tout à fait. J’ai déjà eu l’occasion de le dire : notre sagesse ne se limite pas à l’intellect ; celle de notre organisme pris dans son ensemble, comme sa détermination, va bien au-delà de la conscience. Et cette idée s’applique dans les domaines que je viens d’évoquer. Je suis en effet persuadé qu’en son for intérieur, en son intimité, l’être humain rejette, tant individuellement que collectivement, l’idée d’une réalité unique, socialement conforme. Je suis persuadé que nous en venons inéluctablement à accepter des visions individuelles de la réalité, visions innombrables, toutes différentes, stimulantes, enthousiasmantes et suggestives. Il se peut, selon moi, que cette évolution se produise simultanément dans différentes régions du monde – un peu comme les principes de la mécanique quantique ont été mis à jour soudainement et simultanément par des chercheurs de nationalités différentes. Si tel était le cas, nous habiterions un univers totalement nouveau, jamais vu encore dans l’histoire. Mais un changement d’une telle ampleur est-il concevable ?
C’est en tout cas le défit lancé aux enseignants. Plus que d’autres, sans doute, ils sont inquiets, voire craintifs, soumis à la pression sociale, ligotés par des carcans réglementaires, foncièrement conservateurs. Sauront-ils faire leur cette vision plurielle de la réalité ? Sauront-ils accompagner les métamorphoses comportementales, attitudinales et éthiques qu’elle exigerait ? A eux seuls, certainement pas. Mais l’évolution actuelle de ce que Whyte nomme la «tradition inconsciente », jointe à l’aide apportée par cet homme nouveau dont je ne suis pas le seul à subodorer l’émergence dans notre civilisation, devraient, à n’en pas douter, leur faciliter la tâche.
Si les nations – et ce sera ma conclusion – s’en tiennent à leurs vieilles recettes, la circulation accélérée, à travers le monde, d’opinions dissidentes, les contraindra à exercer sur leurs membres une pression accrue et à leur imposer littéralement un consensus d’ordre social et éthique, propre à chaque pays et à chaque culture. Les libertés individuelles seront détruites et les conflits suscités par ces visions divergentes conduiront le monde à sa perte.
Si, à l’inverse, comme je l’ai suggéré, nous admettons comme un postulat que chaque être humain habite une réalité différente ; si nous voyons, dans la diversité de ces réalités, le plus précieux des savoirs que puisse nous léguer l’histoire de l’humanité ; si nous parvenons à vivre ensemble et, sans peur, à échanger nos savoirs, alors, à toutes ces conditions, se lèvera peut- être pour l’humanité l’aube d’un âge nouveau. Et peut-être – je dis bien peut-être – la sensibilité humaine, dans ce qu’elle a de plus profond, ouvre-t-elle la voie à ces changements.
RÉFÉRENCES
Castaneda, c., The teachings of Don Juan : A Yaqui way of knowledge, New York, Ballantine Books, 1969.
Castaneda, c., A separate reality : Further conversations with Don Juan, New York, Pocket Books, Division of Simon & Schuster, 1971.
Jung, c. G., Memories, dreams, reflections, New York, Vintage Books, 1961. Lilly, J. c., The center of the cyclone, New York, Doubleday, 1973.
Monroe, R. A., Journeys out of the body, New York, Bantam Books, 1971. Whyte, L. L., The universe of experience, N ew York, Harper Torchbooks, 1974.