Avons-nous besoin d’ « une » réalité ?

L’immense majorité des éducateurs seront d’accord avec moi : l’un de leurs objectifs essentiels est d’aider les gens à acquérir le savoir, l’information et les qualités personnelles qui leur permettront d’affronter efficacement le «monde réel». Ainsi, à l’occasion des cérémonies de fin d’année universitaire, l’orateur désigné, partagé entre crainte et espoir, ne manque-t-il généralement pas de se demander si les jeunes diplômés seront capables de se mesurer à la réalité. De même, lorsque approche le terme d’un groupe de rencontre intensif, les participants, forts d’une meilleure connaissance d’eux-mêmes et des relations qu’ils entretiennent avec les autres, s’interrogent-ils sur la conduite qui sera la leur quand ils reprendront contact avec la «vraie vie».
Qu’est-ce que c’est donc que ce «monde réel» ? C’est en l’illustrant d’exemples personnels ou triviaux que j’éclairerai le mieux la conviction à laquelle, au fils des ans, j’ai été inéluctablement conduit.
Il y a quelques semaines j’étais, par un beau soir d’été, sur une plage de la Californie du Nord, assis à la terrasse d’un bungalow. Heure après heure, je voyais dans le ciel clair monter sur l’horizon une étincelante étoile et, avec la même lenteur majestueuse, s’avancer vers ma droite une planète éclatante ; et la Voie Lactée, et des milliers d’autres constellations, leur faisait un cortège à l’une comme à l’autre. Ainsi autour de moi les cieux doucement tournaient faisant, à l’évidence, de ma simple personne le centre du cosmos. Et moi, partagé entre l’humilité (je suis peu de choses !) et la sublimité (je suis un pôle de l’univers !), je regardais le «monde réel».
Pourtant, au fond de mon esprit, je savais que moi-même, et la terre sous mes pieds, et les cieux sur ma tête, filions comme le vent, plus vite que les avions, en direction de l’est, comme nous l’appelons. Et, sans en rien percevoir, je savais bien que c’était là le monde réel en lieu et place de ce que pourtant voyaient mes yeux.
Et, plus avant, j’avais conscience d’être poussière, sur une planète dérisoire, dans une galaxie minuscule, parmi les millions d’autres qui peuplent l’univers. Et je savais que toutes ces galaxies fuient comme des éclairs, parfois propulsées vers l’infini par une explosion. Etait-ce aussi cela, la réalité ? Que penser ?
Au moins une chose, en tout cas, une réalité dont j’étais sûr, une réalité non seulement visible, mais tangible et sensible, lourde et pesante, une réalité qui résistait : le robuste fauteuil de bois sur lequel j’étais assis, la terre ferme sur laquelle s’étendait la terrasse, le stylo d’acier inoxydable que j’avais en main. Du solide, en somme.

Non, pas même. J’en savais assez pour révoquer en doute cette nouvelle idée. Le fauteuil est fait de cellules qui furent vivantes, complexes et intriquées, mais séparées par le vide. La terre est faite d’un fluide qui se meut lentement, qui frissonne aussi souvent qu’il se contracte, se craque et se plisse. En 19061 elle a frémi sous la route que j’empruntais hier, elle a comme haussé les épaules : alors, la route s’est fendue et, au nord, elle s’est soulevée de six mètres. Solide, dites-vous ?
Et qu’en est-il de la sécurisante solidité de mon stylo d’acier ? On m’affirme qu’il est fait d’atomes invisibles, en perpétuel mouvement ; que chaque atome possède un noyau dans lequel on découvre, année après année, des particules supplémentaires ; que chacune de ces particules a des caractéristiques absolument incroyables et qu’elle emprunte, au sein même de chaque atome, des trajectoires tantôt aléatoires, tantôt prévisibles. Solide, alors, ce stylo que pourtant j’ai si bien en mains ?
La réflexion du grand physicien qu’est Sir James Jeans me rassure tout en me laissant perplexe. «Le savoir objectif de l’humanité, déclare-t-il, est en train de déboucher sur une réalité immatérielle : l’univers commence à ressembler à un gigantesque concept plutôt qu’à une gigantesque machine.» Je vous suggère de tester cette hypothèse sur votre meilleur ami, votre plombier ou votre agent de change, et de leur dire que «le monde réel n’est qu’un immense concept». Quoiqu’il en soit, cette idée d’un monde réel, si évidente pourtant, me glisse littéralement entre les mains.
Mais, dira-t-on, au moins dans l’univers des relations interpersonnelles connaissé-je ma famille et mes amis et, sur cette base solide, puis-je certainement agir. Que non pas… car rien n’est plus trompeur que les souvenirs. Il suffit de participer à un groupe de rencontre dont le facilitateur permet aux personnalités de s’exprimer pour comprendre à quel point ce que nous savons des autres est fragile. Chez les amis les plus proches, dans sa propre famille, on découvre un univers de sentiments jusqu’alors cachés : des peurs ignorées, des sentiments d’infériorité, des colères et des rancœurs étouffées, d’étranges fantasmes sexuels, des trésors enfouis d’espoirs et de rêves, de joies et de craintes, d’élans créatifs et d’amours spontanés. Bref, cette réalité-là semble aussi mouvante, incertaine, inconnue que celles que nous venons d’explorer ensemble.
Alors, en fin de compte, chacun en revient à soi : «Au moins, je sais qui je suis. Je décide et j’agis. Voilà la réalité.» Mais est-ce bien le cas ? Si j’en crois les béhavioristes, je me réduis «à une somme de stimulus et de réponses conditionnées. Et tout le reste est mirage.» Admettons donc que notre réalité se ramène à celle d’un robot mécanique. Mais n’y a-t-il rien d’autre ? D’où viennent donc nos rêves ? Peut-être sont-ils également explicables. Je pense à l’histoire que m’a racontée Jean. Sa sœur jumelle rentre chez elle, une nuit, par une route qu’elle connaît bien, lorsque soudain Jean s’éveille, dans la peur et la certitude. Elle appelle la police routière : «Il y a eu un accident sur telle autoroute : une voiture blanche, immatriculée à tel endroit, avec une femme seule au volant». Un silence et «Comment le savez-vous, Madame ? –
1 Le tremblement de terre de San Francisco, le 18 avril 1906, fit environ 3000 morts et creusa dans la terre une faille de près de 400 km de longueur. (n.d.t.)répond l’officier de police d’une voix stupéfaite, avec l’ombre d’un doute – nous venons de l’apprendre à l’instant même.»
Que faire de ce genre de réalité là ? d’une histoire qui nous ouvre un abîme de réflexions sur les mondes intérieurs et les «réalités à part»? Que faire de la vision ou du rêve qu’eut Carl Jung (1961) à trois ans ? Dans quelque immense et mystérieuse caverne souterraine, il vit un grand pilier de chair, baigné d’un faisceau de lumière, surmonté d’une sorte de tête, et installé sur un trône royal. C’est un demi-siècle plus tard, en découvrant le même spectacle dans un rituel phallique primitif, qu’il comprit le sens de son rêve. Mais à trois ans, d’où cette vision lui était-elle venue ? A quelle réalité appartenait-elle ?
Que faire de l’histoire de Robert Monroe (1971)? Ingénieur et homme d’affaires particulièrement dur il se prit un beau jour, après quelques expériences surprenantes, à flotter dans sa chambre et à voir du plafond son corps et celui de son épouse. Son récit, dans lequel il évoque sa peur initiale, mais aussi son désir croissant de s’évader de ce corps, ne laisse pas d’étonner et, souvent, de convaincre, et nous contraint à nous interroger : quelle «réalité» peut- elle à la fois rendre compte de ce genre d’expérience et de nos expériences «réelles» ?
Que faire de l’histoire de Don Juan, un indien Yaqui sans âge, qui ouvrit à Carlos Castaneda, anthropologue sceptique s’il en est, des mondes entièrement nouveaux, des mondes magiques, où l’on vole dans les airs, où la mort se confond avec la vie, où l’«homme sage» s’allie aux esprits, où l’on rencontre l’impossible ? Absurde, dites-vous ? Castaneda lui-même, contraint par ses propres expériences (1969, 1971), finit par admettre l’existence de réalités autres, totalement étrangères à l’esprit scientifique moderne.
Que faire de John Lilly (1973), chercheur formé à l’Institut technologique de Californie qui, après avoir étudié la neuro-anatomie, la médecine et la psychiatrie, se fit surtout connaître par ses travaux sur les dauphins avec lesquels, douze années durant, il essaya de communiquer, et qu’il considère comme au moins aussi intelligents que l’homme ? On peine à imaginer l’itinéraire qui a conduit ce scientifique des modèles mécaniques de la réalité, les seuls auxquels il crût, à ses idées actuelles sur la multiplicité des degrés d’altération de la conscience (auxquels il accède, et auxquels il aide les autres à accéder) et à la conviction, acquise chemin faisant, que les dauphins pouvaient lire ses pensées. A travers des expériences fascinantes de privation sensorielle – par immersion dans un réservoir d’eau tiède, où les sensations visuelles, sonores, tactiles ou gustatives sont réduites au strict minimum – il découvre, à l’abri de tout stimulus externe, l’incroyable richesse d’un monde intérieur parfois effrayant, souvent étrange. Pour mieux le comprendre, il s’oriente vers le LSD, avec des résultats aussi éclairants que terrifiants, puis vers la méditation, la libre transmission de pensée et des états de conscience de plus en plus élevés où, à l’instar de tous ceux qu’avant lui on appelait mystiques, il vit l’univers dans son unité, unité fondée sur l’amour. Que de chemin parcouru depuis l’Institut technologique !
L’honnêteté des témoins et l’authenticité des expériences nous interdisent de balayer ces récits, comme bien d’autres, d’un revers de main ou d’un haussement d’épaule. Tous semblent conclure à l’existence apparente d’un monde immense et mystérieux – réalité intérieure peut-être, ou monde spirituel dont nous ferions partie à notre insu. Et cet univers porte le coup final à la conviction confortable selon laquelle «nous savons tous ce que c’est que le monde réel».
Où m’a donc conduit ma réflexion sur une prétendue réalité objective ?
On ne la trouve évidemment pas dans les objets visibles, sensibles ou tangibles. On ne la trouve pas dans cette technologie que nous admirons tant.
On ne la trouve ni dans la terre ferme ni dans les étoiles scintillantes.
On ne la trouve pas dans le savoir de ceux qui nous entourent.
On ne la trouve dans les institutions, les coutumes ou les rites d’aucune culture.
On ne la trouve pas même dans les mondes intérieurs que nous nous connaissons.
Elle doit prendre en compte des «réalités autres», mystérieuses et pour le moment insondables, incroyablement éloignées d’un monde objectif.
Comme bien d’autres, j’en suis venu à une conviction nouvelle : la seule réalité qui me soit connaissable, c’est celle que je perçois et que je vis dans l’instant présent; la seule réalité qui vous soit connaissable, c’est celle que vous percevez et que vous vivez dans l’instant présent. Tout ce dont nous sommes sûrs, c’est que ces réalités ne sont pas les mêmes et qu’il existe autant de «mondes réels» que d’êtres humains : dilemme accablant, inédit dans l’histoire.
De tout temps, en effet, les tribus, les communautés, les nations et les civilisations ont défini une réalité commune et partagée. Sans doute de tribu à tribu, de culture à culture, les visions du monde différaient-elles sensiblement ; mais du moins l’unité du groupe, quelle que fût sa taille, était-elle suffisante pour lui garantir, sur le monde et l’univers, un savoir assuré et la certitude d’avoir raison. D’où les reproches, les condamnations, les persécutions, les châtiments suprêmes qu’on infligeait alors aux esprits dissidents, à ceux qui voyaient le monde autrement. Copernic garda secrètes ses découvertes pendant des années, mais fut finalement déclaré hérétique. Galilée, qui les avait confirmées, fut vers soixante-dix ans contraint à l’abjuration. En 1600, Giordano Bruno finit sur le bûcher pour avoir enseigné qu’il existait par l’univers bien d’autres mondes que le nôtre.
Un sort voisin – la torture et la mort – était réservé aux infidèles, aux incroyants, aux hérétiques. Au milieu du XIXe siècle, un jeune médecin hongrois, brillant chercheur, nommé Ignace Semmelweis, fut persécuté jusqu’à la folie pour avoir prétendu, idée évidemment absurde à l’époque, que la fièvre puerpérale, fléau redouté des maternités, était transmise de femme à femme par les mains et les instruments des docteurs, porteurs de germes invisibles. Dans les colonies américaines, le soupçon de pouvoirs psychiques exceptionnels conduisait à l’accusation de sorcellerie et à la pendaison ou à la lapidation. L’histoire illustre à l’infini le prix terrible payé par ceux qui portent, sur la réalité, un autre regard que le regard commun. Et même si en fin de compte la société, comme dans les exemples précédents, a souvent fini par donner raison à ces francs-tireurs, il est clair que l’attachement à un univers connu et assuré cimente partiellement les civilisations.
Aujourd’hui, les choses ont changé. La communication circule si vite, si facilement, à travers le monde, que chacun de nous est confronté à une douzaine de «réalités» différentes. Et, nous parussent-elles absurdes (comme la réincarnation), ou dangereuses (comme le communisme),nous ne pouvons en détourner les yeux : impossible de dormir sur le mol oreiller d’une vision du monde universellement partagée.
C’est pourquoi je tiens à soulever une question de la plus haute importance. Pouvons-nous encore nous offrir le luxe d’«une» réalité ? Pouvons-nous encore nous cramponner à l’idée qu’il existe un «monde réel» qui pourrait faire l’objet d’une définition consensuelle ? A mon avis, il s’agit d’un luxe et d’un mythe que nous n’avons plus les moyens de nous payer ni de sauvegarder. L’histoire récente n’offre qu’un seul exemple d’un consensus social et culturel parfaitement réussi : c’est celui du messianisme hitlérien. Etant donné que ce consensus a failli conduire à la disparition de la culture occidentale, je ne suis pas certain qu’il s’agisse d’un exemple à suivre…
A l’Ouest, et plus particulièrement aux Etats-Unis, le paysage idéologique de ce XXe siècle a aussi été relativement uniforme. Sa bible tient en quelques mots : «Toujours plus, toujours plus grand, toujours plus vite : voilà les trois objectifs suprêmes que la technologie moderne nous permettra d’atteindre.» Seulement voilà, ce credo tourne à la catastrophe, n’en déplaise aux sceptiques : il ne résiste pas à la pollution, à la surpopulation et aux famines qu’elle entraîne, à l’épée de Damoclès de la bombe atomique. A force de «faire sauter la caisse», nous sommes sur le point de faire sauter la planète.
Nos tentatives pour vivre dans un «monde réel» et identique aux yeux de tout un chacun nous conduisent pratiquement à la destruction de l’espèce humaine. Aussi aurai-je l’audace de suggérer une solution alternative.
A mes yeux, dans l’avenir, nous fonderons la vie et l’éducation sur l’idée qu’il existe autant de réalités que d’êtres humains. Nous ferons de cette hypothèse, et des chemins qu’elle ouvre, notre objectif numéro un. Mais quels chemins ? Ceux qui, en chacun de nous, conduiraient à explorer d’un esprit large les innombrables regards portés sur le monde ; qui, ce faisant, nous enrichiraient ; qui nous aideraient à mieux affronter notre réalité quotidienne, plus attentifs que nous serions aux nombreux choix qu’elle offre. Peut-être cette vie serait-elle faite d’hésitations et de choix difficiles ; peut-être exigerait-elle une plus grande maturité ; mais elle serait pétrie d’enthousiasme et d’aventure.
Mais, dira-t-on, est-il possible de fonder une communauté ou une société sur l’hypothèse de réalités multiples ? Ne sombrerait-elle pas dans l’anarchie la plus individualiste ? Tel n’est pas mon sentiment. Admettons qu’au lieu de supporter, bon gré mal gré, votre vision du monde, je l’accepte sans aucune arrière-pensée ; admettons qu’au lieu d’écarter, sous couvert d’absurdité, de dangerosité, d’hérésie ou de stupidité, la réalité des autres, je décide de l’explorer et de m’en instruire ; admettons que vous partagiez mon point de vue. Qu’en résulterait-il sur le plan social ? Eh bien la société, au lieu de se vouer au soutien aveugle d’une cause, d’un dogme, d’une idéologie, se fonderait sur l’engagement mutuel d’individus et de réalités légitimement distincts. Ce n’est plus dans l’ancien «Je vous aime parce que vous êtes comme moi» que s’exprimerait l’intérêt naturel que nous portons aux autres, mais dans un «Je vous apprécie et tiens à trésor parce que vous êtes différent de moi».

Idéalisme, dites-vous ? Naturellement. Comment être assez naïf et assez «irréaliste» pour nourrir le moindre espoir d’un tel changement ? Il s’inspire en partie du regard heureusement posé par Charles Beard sur l’histoire de l’humanité : «C’est quand le ciel s’assombrit que les étoiles commencent à briller». De fait, nous le constatons, certains dirigeants empruntent cette nouvelle route.
Mais je puise mon espoir, plus fortement encore, dans les analyses d’un historien des idées, Lancelot Whyte. Son dernier livre, écrit peu de temps avant sa mort, développe une théorie, qu’il n’est pas seul à soutenir, selon laquelle les grandes étapes de l’histoire humaine sont précédées, voire suscitées, par une évolution idéologique inconsciente partagée par des millions et des millions d’hommes. En peu de temps alors, éclosent sur le théâtre du monde l’idée ou la perspective nouvelles suivies d’un changement. Alors qu’avant 1914, écrit Whyte, nul n’aurait récusé l’amour de la patrie et le nationalisme, apparut progressivement une contestation inconsciente sur laquelle se greffa une tradition tout aussi inconsciente qui aboutit à un complet renversement des valeurs d’où, entre 1950 et 1970, surgit une perspective neuve. Aujourd’hui, on ne vit plus, on ne meurt plus parce qu’«à raison ou à tort, c’est mon pays d’abord». Les guerres nationalistes sont passées de mode ou, en tout cas, se heurtent à de profondes oppositions. Comme le dit Whyte (1974) «à chaque instant l’inconscient précède le conscient sur le chemin de l’unité d’émotion, de pensée et d’action !» (p. 107).
Cette façon de voir les choses me convient tout à fait. J’ai déjà eu l’occasion de le dire : notre sagesse ne se limite pas à l’intellect ; celle de notre organisme pris dans son ensemble, comme sa détermination, va bien au-delà de la conscience. Et cette idée s’applique dans les domaines que je viens d’évoquer. Je suis en effet persuadé qu’en son for intérieur, en son intimité, l’être humain rejette, tant individuellement que collectivement, l’idée d’une réalité unique, socialement conforme. Je suis persuadé que nous en venons inéluctablement à accepter des visions individuelles de la réalité, visions innombrables, toutes différentes, stimulantes, enthousiasmantes et suggestives. Il se peut, selon moi, que cette évolution se produise simultanément dans différentes régions du monde – un peu comme les principes de la mécanique quantique ont été mis à jour soudainement et simultanément par des chercheurs de nationalités différentes. Si tel était le cas, nous habiterions un univers totalement nouveau, jamais vu encore dans l’histoire. Mais un changement d’une telle ampleur est-il concevable ?
C’est en tout cas le défit lancé aux enseignants. Plus que d’autres, sans doute, ils sont inquiets, voire craintifs, soumis à la pression sociale, ligotés par des carcans réglementaires, foncièrement conservateurs. Sauront-ils faire leur cette vision plurielle de la réalité ? Sauront-ils accompagner les métamorphoses comportementales, attitudinales et éthiques qu’elle exigerait ? A eux seuls, certainement pas. Mais l’évolution actuelle de ce que Whyte nomme la «tradition inconsciente », jointe à l’aide apportée par cet homme nouveau dont je ne suis pas le seul à subodorer l’émergence dans notre civilisation, devraient, à n’en pas douter, leur faciliter la tâche.
Si les nations – et ce sera ma conclusion – s’en tiennent à leurs vieilles recettes, la circulation accélérée, à travers le monde, d’opinions dissidentes, les contraindra à exercer sur leurs membres une pression accrue et à leur imposer littéralement un consensus d’ordre social et éthique, propre à chaque pays et à chaque culture. Les libertés individuelles seront détruites et les conflits suscités par ces visions divergentes conduiront le monde à sa perte.
Si, à l’inverse, comme je l’ai suggéré, nous admettons comme un postulat que chaque être humain habite une réalité différente ; si nous voyons, dans la diversité de ces réalités, le plus précieux des savoirs que puisse nous léguer l’histoire de l’humanité ; si nous parvenons à vivre ensemble et, sans peur, à échanger nos savoirs, alors, à toutes ces conditions, se lèvera peut- être pour l’humanité l’aube d’un âge nouveau. Et peut-être – je dis bien peut-être – la sensibilité humaine, dans ce qu’elle a de plus profond, ouvre-t-elle la voie à ces changements.
RÉFÉRENCES
Castaneda, c., The teachings of Don Juan : A Yaqui way of knowledge, New York, Ballantine Books, 1969.
Castaneda, c., A separate reality : Further conversations with Don Juan, New York, Pocket Books, Division of Simon & Schuster, 1971.
Jung, c. G., Memories, dreams, reflections, New York, Vintage Books, 1961. Lilly, J. c., The center of the cyclone, New York, Doubleday, 1973.
Monroe, R. A., Journeys out of the body, New York, Bantam Books, 1971. Whyte, L. L., The universe of experience, N ew York, Harper Torchbooks, 1974.

J’aime écouter

ecoute-1Ainsi le premier sentiment, tout simple, que je désire partager avec vous, c’est ma joie de pouvoir écouter quelqu’un. Je crois que cela représente une caractéristique constante chez moi. Je me souviens d’une chose qui s’est passée plusieurs fois dans les premiers temps où j’allais à l’école. Un enfant demandait quelque chose à l’Instituteur et celui-ci lui donnait une réponse parfaite, mais à une question entièrement différente. Je sentais alors en moi une douleur et un sentiment de détresse. J’avais envie de crier : « Mais vous ne l’avez pas écouté ». J’éprouvais une sorte de désespoir enfantin devant le manque de communication qui régnait (et règne encore).

Je crois que je sais pourquoi il m’est agréable d’écouter quelqu’un. Lorsque je parviens à entendre réellement un autre, cela me met en contact avec lui. Cela enrichit ma vie. C’est en écoutant les gens que j’ai appris tout ce que je sais sur les individus, sur la personnalité, sur la psychothérapie et sur les relations interpersonnelles. Mais il y a là encore une autre satisfaction pour moi. Lorsque j’écoute réellement quelqu’un, c’est un peu comme si j’entendais la musique des sphères célestes, parce que derrière le message immédiat de la personne, – peu importe son contenu, – il y a l’universel, le général. Cachées au sein des communications personnelles que j’entends réellement, il semble qu’il y ait des lois psychologiques bien ordonnées, des perspectives sur cet ordre imposant que nous trouvons dans l’Univers. Ainsi j’éprouve à la fois la satisfaction d’entendre cette personne particulière et la satisfaction de me sentir d’une certaine manière en contact avec la vérité universelle.

Lorsque je dis que réprouve de la joie à écouter quelqu’un, il s’agit, bien entendu, d’une écoute en profondeur. Je veux dire que j’écoute les mots, les pensées, les intonations, la signification qu’y met la personne, et même la signification qui se trouve au-delà de l’intention consciente de celui qui parle. Parfois. aussi, dans un message qui apparemment n’est pas important, j’entends un cri humain profond, un « cri silencieux » qui se trouve enfoui, inconnu, loin au-dessous de la couche superficielle de la personne.

Aussi ai-je appris à me demander qu’est-ce que je puis entendre les sons et saisir la forme du monde intérieur de cette personne ? Puis-je entrer en résonance avec ce qu’elle dit, puis-je en laisser chanter l’écho en moi, assez profondément pour retrouver aussi bien le sens qui l’effraie et que pourtant elle voudrait communiquer, que le sens qu’elle connait.

Je songe par exemple à l’entretien que j’ai eu avec tel adolescent et dont j’ai réécouté l’enregistrement, il y a peu de temps. Au début de l’entretien, il déclarait comme beaucoup d’adolescents aujourd’hui, qu’il n’avait aucun but dans l’existence. Comme je le questionnais à ce sujet, il insista : il n’avait aucune espèce de but, pas même un seul. Je lui dis : « Il n’y a rien que tu désires faire ? » « Rien … Ou bien, si, je veux rester en vie ! » Je me souviens très bien de ce que j’ai ressenti à ce moment-là. J’ai laissé résonner profondément cette phrase en moi. Il voulait peut être, simplement me dire que, comme tant d’autres, il désirait vivre. D’autre part, il était peut-être en train de me dire, et cela me paraissait très possible, que jusqu’à un certain point la question de vivre ou de ne pas vivre s’était posée à lui. J’ai donc essayé d’entrer en résonance avec lui à tous les niveaux. Je ne savais pas avec certitude quelle était la teneur du message. Je voulais simplement rester ouvert à n’importe laquelle des significations possibles de sa déclaration, y compris au fait qu’il aurait envisagé à un moment donné le suicide. Je ne répondis pas verbalement à ce niveau. Cela l’aurait effrayé. Mais je pense que mon désir et ma  capacité de l’écouter à tous les niveaux ont peut-être été l’un des éléments, qui lui ont permis de me dire, avant la fin de l’entretien qu’il avait, peu de temps auparavant, été sur le point de se faire sauter la cervelle. Ce petit épisode constitue un exemple de ce que je veux dire par « vouloir écouter réellement quelqu’un à tous les niveaux où il s’efforce de communiquer. »

J’ai constaté, lors de mes entretiens thérapeutiques et au cours des expériences de groupe qui ont pris tant d’importance pour moi ces dernières années, qu’entendre entraine des conséquences. Lorsque j’entends vraiment quelqu’un et les significations qui sont importantes pour lui à ce moment, lorsque je n’entends pas seulement ses mots, mais lui-même, et que je lui fais comprendre que j’ai entendu ce que signifie pour lui son message, alors beaucoup de choses se passent. Il y à d’abord un regard plein de reconnaissance. L’autre se sent libéré. Il désire m’en raconter davantage sur son monde. Il plonge dans une sensation nouvelle de liberté. Je crois qu’il devient plus disponible au processus du changement.

J’ai souvent remarqué, à la fois en thérapie et dans les groupes, que plus profondément j’entends le message de quelqu’un, plus il se passe d’événements. Une chose que j’ai fini par considérer presque comme universelle, c’est que, lorsque quelqu’un se rend compte qu’iI a été entendue en profondeur, ses yeux deviennent humides. Je pense que d’une manière très réelle il pleure de Joie. C’est comme s’iI disait : « Dieu merci, quelqu’un m’a entendu. Quelqu’un sait ce que c’est que d’être moi. » En de tels moments, j’imagine un prisonnier dans son cachot, envoyant jour après jour un message en morse « Est-ce que quelqu’un m’entend ? Y a-t-il quelqu’un ? Est-ce que quelqu’un peut m’entendre ? » Et finalement vient le jour où il entend une faible réponse qui dit : « Oui ». Par cette simple réponse il est délivré de sa solitude, il est redevenu un être humain. Il y a beaucoup, beaucoup de gens aujourd’hui qui vivent dans des cachots privés, et cela sans qu’il y paraisse, et il faut tendre l ‘oreille très attentivement pour percevoir les timides messages qu’ils émettent depuis leurs cachots.

Carl ROGERS : Liberté pour apprendre. – Dunod. 1975

Carl Rogers par lui-même

Le journal des psychologues – mai 96 – n° 137

carl-rogers-2Rogers avait horreur d’être défini et « labélisé ». Il décevait ceux qui s’en étaient fait d’avance une image figée : « vous savez, il n’est pas rogérien du tout ». Aussi avons-nous choisi, par fidélité à sa pensée, de le laisser se présenter lui-même à travers quelques extraits de ses ouvrages et une interview.

« Etre soi » : but de la vie
Je crois que la meilleure façon d’exposer ce but de la vie est d’employer les mots de Kierkegaard : « être vraiment soi-même ». Je me rends parfaitement compte que cela peut paraître simple jusqu’ à l’absurde. (1)
Le but de l’évolution personnelle est d’être de plus en plus soi-même, dans n’importe quelle situation, au lieu de revêtir un rôle. En d’autres termes, le meilleur enseignant n’est pas celui qui joue le rôle d’un enseignant, mais celui qui est une personne authentique au sein de sa classe. Le meilleur parent n’est pas celui qui joue le rôle du parent, mais celui qui est une personne authentique au sein de sa famille ; c’est en évoluant en tant que personne que l’on laisse tomber les rôles pour n’être plus que soi-même dans toutes les circonstances de la vie. (2)

« Etre soi » : un mouvement, une direction
En bref, le schéma de mouvement observé chez mes clients, semble vouloir dire que l’individu se dispose à être, en toute connaissance de cause, le processus qu’il est véritablement en profondeur. Il renonce à être ce qu’il n’est pas, à être une façade. Il n’essaie pas d’être plus qu’il n’est avec toute l’insécurité et les mécanismes que cela implique. Il est de plus en plus attentif à ce qui se passe dans les profondeurs de son être physiologique et émotif, et se trouve de plus en plus enclin à être, avec toujours plus de précision et de profondeur, ce qu’il est le plus véritablement. (1)

« Etre soi » risque et bénéfice
Le sentiment de profonde solitude individuelle qui est le lot de tant de vies humaines ne peut être diminué que si l’individu prend le risque d’être davantage lui-même face aux autres. Ce n’est qu’alors qu’il saura s’il est capable d’établir un contact humain et d’alléger le fardeau de sa solitude.
Je peux parler très personnellement de ce sujet, car prendre des risques est l’une des nombreuses choses que m’a apprises mon expérience personnelle dans les groupes de rencontre. Si je ne me montre peut-être pas toujours fidèle à ce principe, j’ai pourtant constaté qu’il n’y avait là fondamentalement rien dont on puisse avoir peur. Lorsque je me présente tel que je suis, lorsque je puis aller de l’avant sans défenses, sans armure, simplement moi, – lorsque je puis accepter d’avoir de multiples défauts et lacunes, de commettre de nombreuses erreurs et d’être souvent ignorant là où je devrais être bien informé, d’avoir souvent des préjugés là où je devrais avoir l’esprit largement ouvert, d’éprouver fréquemment des sentiments qui ne sont pas justifiés par les circonstances, – alors, je puis être beaucoup plus réel, plus authentique.
Accepter le risque d’être soi-même est sans nul doute l’une des étapes qui mènent à l’allègement de la solitude qui est en nous et à l’authenticité des rapports avec autrui.
La conviction la plus profondément ancrée dans la personne qui se sent seule, c’est que, une fois connue, elle ne sera ni acceptée ni aimée. Et c’est un aspect fascinant de l’évolution d’un groupe que de voir cette conviction disparaître. Découvrir qu’un groupe entier de personnes trouve beaucoup plus facile d’aimer le moi réel que la façade extérieure est toujours une expérience émouvante, non seulement pour la personne concernée, mais également pour les autres participants. (3)

« Etre soi » n’est jamais acquis.
Ces dernières années, j’ai eu à résoudre un problème particulier, celui que rencontrent tous ceux qui sont devenus relativement connus par leurs écrits et par ce qu’on enseigne à leur sujet dans les écoles. Les gens viennent participer aux groupes que j’anime avec toutes sortes d’attentes – depuis l’attente d’une auréole au-dessus de ma tête jusqu’à celle de me voir pousser des cornes. J’essaie de me dissocier aussi rapidement que possible de ces espoirs ou de ces craintes. Par mes vêtements, par mon attitude et en exprimant le désir qu’ils me connaissent comme une personne – et pas simplement comme un nom, un livre ou une théorie – j’essaie de devenir une personne pour les membres du groupe. Cela me fait toujours du bien de me retrouver dans une réunion – par exemple, de jeunes filles d’école secondaire ou quelquefois d’hommes d’affaires – où je ne suis pas un « nom » et où je dois de nouveau « réussir » simplement à partir de la personne que je suis. J’aurais volontiers embrassé la jeune fille qui m’a contesté au début d’un groupe : « Ce qu’on nous propose de faire me paraît risqué, disait- elle. En quoi êtes-vous qualifié pour cela ?  » J’ai répondu que j’avais une certaine expérience dans le travail de groupe et que j’espérais qu’ils me trouveraient qualifié ; je pouvais très bien comprendre son souci, mais ils auraient à former eux-mêmes leur jugement à mon égard. (3)

Créer
J’affirme que la société a désespérément besoin de voir les individus créateurs se conduire de façon créative.
J’ai fini par en conclure que ce qu’il y a d’unique et de plus personnel en chacun de nous est probablement le sentiment même qui, s’il était partagé ou exprimé, parlerait le plus profondément aux autres. Cela m’a permis de percevoir les artistes et les poètes comme des êtres qui osent exprimer ce qu’il y a d’unique en eux.(1)
Enseigner
J’en suis arrivé à croire que les seules connaissances qui puissent influencer le comportement d’un individu sont celles qu’il découvre lui même et qu’il s’approprie. La conséquence de ce qui précède, c’est que mon métier d’enseignant n’a plus pour moi aucun intérêt. (1)

Créativité, psychothérapie, développement de la personne : une même dynamique
La cause première de la créativité semble être cette même tendance que nous découvrons comme force curative en psychothérapie – la tendance de l’homme à s’actualiser, et à devenir ce qui est potentiel en lui. Je veux parler de la tendance propre à toute vie humaine de s’étendre, de grandir, de se développer, de mûrir ; je veux parler du besoin de s’exprimer et d’actualiser ses capacités propres. Cette tendance peut être profondément enfouie dans la personne ; elle peut se cacher derrière des façades compliquées qui nient son existence ; je crois pourtant, d’après mon expérience, qu’elle existe en chaque individu et n’attend que l’occasion de se manifester. C’est cette tendance qui est la cause première de la créativité quand – dans son effort pour être plus pleinement lui-même – l’organisme entre dans de nouveaux rapports avec son entourage. (1)

La « Technique non directive » ?
« Je suis vraiment consterné de voir que l’on se réfère à mon travail comme à une technique. Ce n’est pas une technique mais une conception philosophique de la vie, une manière d’être. C’est beaucoup plus qu’une technique. D’ailleurs, cela ressort de tous mes écrits depuis 1950 et c’est dommage que l’on parle encore en termes de technique et de « non- directivité » à mon sujet. (2)
Et comme le signe d’adieu du voyageur…
J’avais traversé la vie doucement en faisant relativement peu de bruit jusqu’à ce que j’aie atteint mon but et il était désormais trop tard pour m’arrêter. J’ai vraiment un côté obstiné. (4)

1 – Extrait de Le développement de la personne (On beeoming a person, 1951), Bordas,1966, Dunod 1995

2 – Extrait de l’interview de Carl Rogers par Armand Touati (1984), Journal des Psychologues n° 23

3 – Extrait de Les groupes de rencontre (On encounter groups, 1970), Bordas 1973, Dunod 1985

4 – Extrait de Un manifeste personnaliste (On personal power, 1977) Dunod 1979

La relation d’aide

relation-daide-1Le regard positif inconditionnel défini par Carl Rogers est peut-être l’attitude la plus soignante que l’on puisse trouver, celle dont la plupart des êtres manquent le plus: être considéré comme une personne digne de valeur, qui compte. Ce regard est un véritable antidote au jugement que chacun, en lui, porte sur soi.

L’expression « relation d’aide » est composée de deux termes. Le second, relatif à l’idée d’aide, d’aider, est celui qui est le plus souvent mis en avant et considéré dans les professions dont la pratique comprend une dimension d’accompagnement de personnes en difficultés ou non autonomes. Le premier terme de l’expression, quant à lui, souligne qu’il est question avant tout de relation humaine, avec toutes les composantes et tous les défis que cela comprend. Bien que l’idée de relation puisse paraître secondaire par rapport à celle d’aide, elle ne l’est pas, et de loin. C’est bien dans une relation que ce que nous appelons aide, ou soutien, peut survenir. Et si la relation est au cœur de toute relation d’aide, alors il devient essentiel d’en considérer la qualité, la nature, les caractéristiques. L’aide renvoie avant tout à l’aidant, vu comme une personne active apportant quelque chose à une personne qui le reçoit. Mais dès lors que nous nous souvenons qu’il s’agit d’une affaire de relation, nous devons changer de perspective. Il y a alors deux personnes, deux parties de la relation, et toutes deux sont également à considérer.

Cette donnée simple, évidente sur le plan linguistique, a de profonds impacts dans la pratique professionnelle de nombreux métiers. Elle implique de réfléchir au-delà des apparences, au-delà de ce qui est visible et présent de prime abord. C’est ce qu’a fait, tout au long de sa carrière, le psychologue et psychothérapeute américain Carl Rogers, né en 1902, décédé en 1987. De par sa formation classique, il a commencé à pratiquer selon une conception qui posait d’un côté le patient, la personne à aider, de l’autre le psychothérapeute, l’aidant. Tous deux avaient leur place bien définie, séparée, dans une relation non égalitaire. Le fait de soigner appartenait au soignant, au thérapeute. La pratique de Rogers, et avant tout ses insatisfactions et ses échecs, l’a amené à remettre en question ces données de base. Il a commencé à regarder le patient différemment, à le considérer de plus en plus comme un acteur à part entière de la thérapie, qui plus est un acteur compétent. En parallèle, il s’est mis à observer le comportement et les interventions du thérapeute, sans a priori, en tentant de mettre en évidence ce qui fonctionnait dans un entretien thérapeutique et ce qui, au contraire, en perturbait la progression.

La pratique de Rogers puis d’étudiants avec qui il menait différentes recherches, souvent basées sur l’enregistrement d’entretiens thérapeutiques, a alors profondément changé. Les mots et le vocabulaire utilisés également: au terme « patient» ont été préférés ceux de « client» et de « personne»; celui de « counselling » a fréquemment été utilisé en lieu et place de « psychothérapie ». Aujourd’hui, dans les pays anglophones, très souvent les gens consultent un « counsellor » et non un « psychothérapeute ». Chez Rogers, les deux termes ont été utilisés comme des synonymes. Parler de « counselling » lui a permis de faire sortir la psychothérapie du seul champ médical, d’envisager une pratique effectuée par des professionnels autres que des médecins puis, bien des années plus tard, d’élargir encore sa réflexion à d’autres pratiques professionnelles que la psychothérapie pour en arriver à parler de la relation d’aide et de ses caractéristiques (voir Rogers, 1970 ; 2001, p. 139-156). Cependant, il faut garder à l’esprit que Rogers a été avant tout un psychothérapeute, métier qu’il a pratiqué de nombreuses années. Pour comprendre sa pensée et ses concepts, il convient de suivre le même trajet que lui et de partir de la pratique de la psychothérapie individuelle. C’est dans ce champ qu’il a fondé ses conceptions pratiques et théoriques et c’est là qu’est le terreau de tous les élargissements et de toutes les applications qui peuvent exister de sa démarche, l’« Approche centrée sur la personne ».

LA RELATION THÉRAPEUTIQUE SELON ROGERS

Parmi les nombreux livres et articles publiés par Rogers, deux textes sont souvent cités comme étant les écrits fondamentaux présentant son approche et ses concepts thérapeutiques. L’un a été publié en 1957, l’autre en 1959, bien qu’en fait la rédaction de l’article de 1957 soit postérieure à celle de l’article publié en 1959. Dans ces articles, Rogers présente « les conditions du processus thérapeutique » (Rogers, 2001, p. 273). Elles sont au nombre de six et forment le socle conceptuel de la thérapie centrée sur la personne.

• Le contact psychologique
Pour qu’il puisse y avoir thérapie, il faut qu’un contact psychologique existe entre deux personnes, que la présence de l’autre soit perçue, au moins à un degré minime. Il s’agit là d’une condition sine qua non, la plupart du temps remplie, qui dit simplement que pour qu’il y ait relation thérapeutique, il faut qu’existe une relation. Ce n’est cependant pas toujours le cas et la question se pose lors de situations d’autisme, chez les enfants par exemple, ou de certaines formes de démence. Rogers n’a pas poussé plus loin cette réflexion dans le cadre de l’Approche centrée sur la personne, mais un de ses étudiants, Garry Prouty, a développé une démarche qu’il a qualifiée de « préthérapeutique », d’antérieure à la thérapie, utilisée parfois en hôpital psychiatrique (voir encadré page ci-contre).

• L’état d’incongruence, de vulnérabilité ou d’anxiété de la personne
Résumée en termes simples, cette condition stipule que pour qu’il y ait thérapie, il faut qu’il y ait une personne en difficultés psychiques, souffrant de troubles psychologiques ou se trouvant dans un état de désaccord avec elle-même, de discordance entre ce qu’elle voudrait être et ce qu’elle est vraiment. Il faut, autrement dit, qu’il y ait une personne avec un besoin, une demande de soutien psychologique. Dans la théorie de la thérapie et la théorie de la personnalité de Rogers, cette question est plus complexe que résumée ici pour les besoins de cet article. Il voit dans l’incongruence de l’être, dans l’écart entre le moi réel et le moi idéal, la base des différents troubles psychiques. Le lecteur intéressé pourra, à ce sujet, se référer aux textes de Rogers déjà cités ainsi qu’à un article de Geneviève Odier (Odier, 2013). Pour l’instant, et en plus de la définition de cette condition, il convient de se souvenir que la démarche centrée sur la personne est fondamentalement relationnelle et que, par conséquent, la perception par la personne de son état intérieur y participe pleinement. Sous cet angle, ce n’est pas tant ce que fait le thérapeute qui importe, mais bien plutôt le cheminement de la personne qui consulte. Celle-ci doit trouver dans la relation thérapeutique le soutien, le support qui lui permettra de progresser dans son développement.

• la congruence ou intégrité relationnelle du thérapeute
Cette condition, ainsi que les deux suivantes, concerne tout particulièrement le thérapeute et ce qu’il amène dans la relation thérapeutique. De ce fait, la troisième et la cinquième conditions ont souvent été appelées « conditions nodales» par différents théoriciens et praticiens centrés sur la personne. La congruence implique une authenticité relationnelle du thérapeute durant la relation. Rogers la présente comme suit: « Plus le thérapeute est lui-même dans la relation, moins il s’abrite derrière une façade professionnelle ou personnelle, et plus grandes sont, pour son client, les chances de changement et d’épanouissement. L’authenticité signifie que le thérapeute manifeste ouvertement, dans ses attitudes, les sentiments qui l’animent à un moment donné. Il y a concordance, ou congruence, entre ce qu’il ressent au plus profond de lui-même, ce dont il est conscient, et ce qu’il montre à son client» (Rogers, 200 l, p. 166-7). Si la définition de cette attitude peut sembler relativement claire, sa pratique, comme nous le verrons plus loin, se heurte à de nombreux écueils.

le regard positif inconditionnel
Rogers a de plus en plus souligné, dans ses écrits, que la relation d’aide centrée sur la personne relève d’un état d’être, non d’un agir. Ainsi, le thérapeute doit-il véritablement faire l’expérience d’un regard inconditionnellement positif pour la personne, d’une acceptation non jugeante, d’une chaleur non possessive, d’un respect et d’un soin de la personne.

Ruth Sanford, une collègue de Rogers dès les années 1970, décrit ainsi cette attitude : « Quand je peux dire : « je désire entendre ce qu’ils pensent et ce qu’ils ressentent, les raisons de leurs choix », même quand je ressens de la colère ou que je suis diamétralement opposée à leurs croyances telles qu’ils les ont exprimées en mots ou en actions, je dis par essence que chacun de ces êtres humains mérite d’être écouté, que leur réalité est aussi réelle pour chacun d’eux que la mienne l’est pour moi. Alors je fais l’expérience du regard positif » (Sanford, 2009, p. 25).

Au contraire de la première condition, le regard positif n’est pas affaire de tout ou rien, mais plutôt de degrés. Dans la pratique, si le thérapeute est le plus souvent porteur d’un regard positif inconditionnel, et par moments uniquement d’un regard positif conditionnel, cette quatrième condition sera remplie.

• la compréhension empathique

Cette condition est sans aucun doute la facette la plus active et la plus visible extérieurement de l’écoute centrée sur la personne. Il s’agit d’écouter et de tenter de comprendre la personne dans ce qu’elle dit « comme si » nous étions elle, mais sans jamais perdre de vue le « comme si ». C’est une écoute holistique, qui ne porte de loin pas que sur le sens des mots; audelà d’eux, c’est la personne avec son vécu intérieur qu’il s’agit de percevoir, avec ses valeurs, ses sentiments conscientisés ou cachés, son état d’être.

Dans un article de 1975 non publié en français, Rogers écrit : « La manière d’être avec une autre personne que l’on appelle empathique a plusieurs facettes. Cela signifie entrer dans le monde personnel et intérieur de l’autre, tel qu’il le perçoit, et s’y trouver comme chez soi; cela implique une sensibilisation de tous les instants aux significations changeantes de ce qui est ressenti dans le flux des sentiments de l’autre (H.J. Cela signifie vivre temporairement la vie de l’autre, s’y déplacer délicatement sans porter de jugements, capter la signification d’un sentiment dont il n’est qu’à peine conscient, mais sans chercher à lui dévoiler les sentiments dont il est totalement inconscient car cela représenterait trop une menace. Cela implique la communication de ce que l’on ressent du monde de l’autre, tandis que l’on considère d’un regard neuf et dépourvu de crainte les éléments qui l’effraient. Cela signifie que l’on vérifie fréquemment avec lui l’exactitude de ce que l’on a ressenti et que l’on est guidé par la réponse que l’on reçoit. » (Voir Rogers, 1980, p. 137-163.)

• La perception par la personne du regard positif inconditionnel et de la compréhension empathique du thérapeute
Sans cette condition, les précédentes n’auraient quasiment aucune valeur et rien de ce qui serait fait ne servirait. Pour que la relation thérapeutique ait véritablement lieu, il faut encore que la personne bénéficiaire perçoive, au moins suffisamment, l’apport de l’accompagnement thérapeutique. Plus concrètement, elle doit percevoir le regard positif inconditionnel et la compréhension empathique du thérapeute. Cette condition peut à nouveau paraître évidente, mais ses corollaires sont extrêmement intéressants. Tout d’abord, cela veut dire qu’il faut considérer autant la personne qui est en relation thérapeutique que le thérapeute, et qu’il faut la considérer comme un membre actif à part entière de cette relation. C’est sa perception de l’apport du thérapeute, de son accompagnement, de son état d’être, qui au final va déterminer sa manière de cheminer dans son exploration et sa compréhension d’elle-même. La compréhension empathique du thérapeute est un support à la compréhension de soi par la personne, et c’est cette dernière qui déterminera la valeur du chemin parcouru. Par l’accent qu’elle met sur la personne qui suit une thérapie, cette sixième et dernière condition mise en évidence par Rogers est emblématique de sa conception de la relation d’aide.

LE VASTE POTENTIEL DE L’ÊTRE HUMAIN

Ce que Rogers n’écrit pas dans ses articles publiés à la fin des années 1950, mais qui est déjà présent et qu’il formulera dans d’autres textes (voir Rogers, 1980; 2001, p. 20 & p. 166), c’est que sa théorie de la relation thérapeutique et sa pratique de la psychothérapie et de la relation d’aide au sens large reposent sur une conception de la personne humaine comme d’un être qui possède en lui le potentiel de son développement. Cette conception n’est pas une position prise a priori, mais découle de la longue expérience de Rogers dans l’accompagnement de personnes en difficulté, se débattant avec elles-mêmes, luttant pour avoir un meilleur accès à leur propre vécu, oscillant dans leur chemin vers une plus grande maîtrise de soi. C’est tôt dans sa carrière qu’il a fait ce constat et toute sa démarche, toute sa pratique seront ensuite construites sur ce socle fondateur. Il n’a eu de cesse de chercher et de définir les contours et les caractéristiques de la relation d’aide qui ouvrent et accompagnent l’accès aux ressources inhérentes à la personne. La pratique des six conditions de la relation d’aide centrée sur la personne ne peut fonctionner qu’ancrée dans ce socle fondateur. C’est la pierre de touche de cette approche. Mais c’est aussi la pierre d’achoppement de son praticien. En tant que scientifique, Rogers a qualifié cette conception d’hypothèse. Le problème bien réel cependant est que pour tester la valeur de cette hypothèse, il faut l’appliquer pleinement, la réaliser dans sa pratique et que pour ce faire, il s’agit d’en être soi-même intimement porteur. Le praticien ne peut pas faire « comme si » il était convaincu des ressources de la personne. Il ne peut pas non plus se contenter d’un accord théorique. L’enregistrement d’entretiens thérapeutiques nous montre que cela ne fonctionne pas ainsi.

Les neurosciences, plus récemment, confirment qu’un accord de principe, de surface, ne suffit pas car la réalité profonde de la conception du professionnel sera perçue par son interlocuteur (voir Lux, 2011). Même les micro-expressions de notre visage, dont nous ne sommes pas conscients et que ne maîtrisons pas, trahissent notre état d’être réel. Si le praticien prétend avoir compris la personne alors que cela n’est pas le cas, cela sera inconsciemment perçu et influencera la suite de la relation. S’il n’est pas authentiquement présent et disponible à la personne, cela se percevra de même. Enfin, s’il n’est pas intimement convaincu que la personne possède en elle-même les ressources à sa compréhension de soi, il aura beau faire mais ne pourra pas en témoigner de manière crédible.

Le praticien de la relation d’aide est ainsi renvoyé à sa propre réalité d’être humain et à ses limites, et ce sans concession aucune. Il ne lui sera pas possible d’être porteur de la conviction d’un potentiel de la personne, existant mais non encore « éveillé », activé, plus loin qu’il ne s’est lui-même ouvert à son propre potentiel. Il ne pourra croire en l’autre plus loin qu’il croit en lui-même, non dans sa tête, mais au fond de soi. Ses propres blessures, ses propres failles dans sa construction de soi seront autant de limites à sa capacité d’accompagnement. Ainsi les caractéristiques de la relation d’aide mises en évidence par Rogers et ses collègues renvoient à la nécessité d’un travail sur soi constant de la part du professionnel. L’impact est bien réel dans la pratique, mais il n’est pas évident à détecter. La personne qui ne bénéficie pas des conditions de la relation d’aide telles que définies ici ne s’en apercevra la plupart du temps pas. Elle fera avec ce qu’elle a, sans réaliser qu’elle pourrait avoir bien autre chose. A contrario, si les conditions sont présentes, elles servent de véritable point d’appui, de puissant levier pour avancer plus loin dans l’exploration de soi et de ses ressources. C’est, présenté autrement, ce qui découle de la sixième condition, elle-même intimement liée aux autres dans un tout cohérent et indivisible (pour des exemples commentés d’entretien en relation d’aide centrée sur la personne, voir : Raskin, 2014; Rogers, 2001, p. 170-184).

UNE PRATIQUE EXIGEANTE

Pour bien appréhender l’Approche centrée sur la personne, il est indispensable de comprendre d’une part que les six conditions fonctionnent comme un tout et d’autre part que cette forme de relation thérapeutique, avec le processus qu’elle permet chez la personne, est cela et pas autre chose. Sa théorie, sa conception de la personne et sa pratique forment un ensemble cohérent et abouti (voir Grant, 2006).

L’effet qu’elle a pour la personne écoutée et accueillie de cette manière, la dynamique d’acceptation et d’exploration de soi qu’elle induit aura lieu pour autant que les conditions définies, et elles seules, soient présentes. Rogers déjà et bien d’autres plus récemment, comme Peter Schmid (voir Schmid, 2009), ont mis en évidence que c’est avant tout une qualité de relation, de rencontre humaine qui permet la relation d’aide. Cette qualité repose sur ce que nous sommes, qui détermine ce que nous faisons dans la relation. Congruence, regard positif inconditionnel et compréhension empathique sont des états d’être dynamiques, toujours en mouvement, jamais définitivement acquis. Mais pour autant ce ne sont pas des techniques qui, une fois apprises, peuvent s’appliquer. La relation d’aide centrée sur la personne n’est pas quelque chose qui s’apprend et qui, une fois sue, se pratique. Elle relève bien plus d’un « savoir être ». Celui-ci s’entraîne, dans la répétition, dans la durée (voir aussi l’article de N. Daou, p. 36). Il faut pouvoir y toucher par expérience personnelle pour commencer à savoir ce qu’on cherche et vers quoi on tend (voir Brodley, 2009 ; Randin & coll., 2014).

Quelques préalables sont nécessaires : il faut tout d’abord pouvoir laisser de côté l’envie ou la tendance à vouloir savoir pour l’autre, y compris en cours d’entretien, et accepter que notre compréhension, à son mieux, ne sera que parcellaire. La seule personne qui a vraiment une chance de comprendre, c’est la personne concernée; si elle parvient à une prise de conscience, elle en percevra toujours bien plus qu’elle ne pourra l’exprimer et nous n’aurons donc accés qu’à une petite partie d’une globalité.

Il faut également, par rapport à chaque personne que nous accompagnons, avoir le courage de se questionner, avant ou après le moment passé ensemble: est-ce que je parviens, vraiment, à regarder cette personne de manière acceptante, sans condition, sans jugement? Ou est-ce qu’elle provoque en moi, par exemple, une réaction d’énervement, de rejet, aussi faible soit-il? Quels ont été mes sentiments, au cours de l’entrevue? Est-ce que j’ai l’impression d’être véritablement parvenu à entrer en contact avec cette personne et à la percevoir dans son identité propre, unique, spécifique ? Jusqu’où suis-je allé dans ma compréhension empathique, dans ma perception de cet être humain dans sa réalité interne? Me suis-je perdu dans mes idées, mes interprétations ? Ce sont là quelques-unes des questions qui peuvent nous aider à nous sensibiliser sur la réalité et la qualité de notre état d’être. Tout en portant sur notre capacité à faire preuve d’un regard positif inconditionnel et sur notre degré de compréhension empathique, de telles questions relèvent d’un vrai travail de congruence. Il s’agit de devenir de plus en plus conscient de son état d’être, de ne pas se cacher des réalités de soi-même ou alors de devenir capable, de plus en plus rapidement, de les mettre à jour. Il s’agit donc de devenir de plus en plus authentique. Si une personne suscite en lui de l’agacement et que le professionnel n’en est pas conscient, il n’est déjà pas congruent.

De même s’il prétend être totalement disponible sans l’être véritablement. De même encore s’il acquiesce à ce que dit une personne, même d’un simple « huhum », faisant comme s’il avait saisi de manière empathique ce qu’elle exprime, avec la valeur, le sens, le contenu multiple que cela a pour elle, alors que ce n’est pas le cas et qu’il a juste suivi et compris les mots.

Un excellent exercice, en formation, consiste à écouter un collègue de manière centrée sur la personne pendant une dizaine de minutes, en s’efforçant d’être autant que possible dans les conditions, mais sans intervenir verbalement. Une écoute présente mais silencieuse ! Puis, dans un deuxième temps, de tenter de dire à la personne ce qu’on a entendu comme étant la « substantifique moelle » de ce qu’elle a exprimé d’elle. Il ne s’agit pas d’un exercice de mémoire dans lequel on répéterait les mots, mais d’un exercice d’écoute dans lequel on cherche à percevoir un être humain en train d’exprimer un peu de soi. Ensuite, les deux participants peuvent inverser les rôles et recommencer. Les deux positions pratiquées durant l’exercice sont, autant l’une que l’autre, sources de découverte et de réflexion provenant d’une expérience vécue.

EN GUISE DE CONCLUSION

La relation d’aide centrée sur la personne de Rogers nous renvoie à notre nature d’être humain. Elle dit que nous avons des ressources non développées, restées quelque part en nous à l’état latent au cours de notre existence. Elle laisse perplexe car sa pratique fait appel non pas à notre tête, mais à notre cœur, à cette capacité existant en nous d’être touché par un Autre, de baisser nos barrières pour nous ouvrir à sa réalité unique, fondamentalement étrangère et à la fois familière. Le regard positif inconditionnel dont il est question est peut-être l’attitude la plus soignante que l’on puisse trouver, celle dont la plupart des êtres manquent le plus: être considéré comme une personne digne de valeur, qui compte. Ce regard est un véritable antidote au jugement que chacun, en lui, porte sur soi. Il est la porte ouverte à la prise en charge personnelle. La relation d’aide centrée sur la personne dit que, tous, nous pouvons plus, mais que cela n’est pas gratuit et nécessite un plein engagement de notre part. Entrer en relation d’aide de cette manière revient, dans un espace-temps donné, à mettre de côté une partie de soi, de ses opinions, de ses valeurs, afin de se rendre disponible au monde de l’autre. Cela ne peut être réalisé que par une personne suffisamment sûre d’elle-même pour savoir qu’elle ne s’égarera pas dans ce que peut révéler le monde étrange et bizarre de l’autre et qu’elle peut en toute sécurité retourner à volonté dans son propre monde.

Jean-Marc RANDIN
Psychologue, psychothérapeute, formateur,
rédacteur en chef de la revue ACP Pratique et recherche.

Dossier spécial Relation d’aide – Santé Mentale n° 195 – février 2015