Carl RogersEcrire son autobiographie c’est, à mon avis, chercher à se décrire comme on se perçoit et tenter de mettre en évidence, directement ou indirectement, les facteurs et les forces qui contribuèrent à la formation de sa personnalité et à son orientation vers une profession. Aussi, faut-il peut-être répondre avant tout à la question « Qui suis-je? » Quelle est donc cette personne dont nous allons explorer l’histoire ?
Je suis un psychologue ; un psychologue clinicien, à mon avis, un psychologue humaniste sans aucun doute; un psychothérapeute profondément intéressé par la dynamique du changement dans la personnalité; un chercheur, étudiant ces changements au mieux de ses possibilités ; dans une certaine mesure un philosophe, en particulier dans le domaine de la philosophie des sciences ou dans celui de la philosophie et de la psychologie des valeurs humaines. En tant qu’homme, je me perçois comme essentiellement optimiste dans ma manière de considérer la vie; une sorte de solitaire dans mes activités professionnelles; plutôt timide dans mes relations quotidiennes mais aimant l’intimité avec autrui ; capable d’une profonde sensibilité dans mes rapports avec les autres encore qu’échouant parfois à les comprendre. Médiocrement doué pour juger objectivement les gens (que je tends à surestimer), j’ai un talent particulier pour rendre autrui psychologiquement libre. Je suis capable de faire preuve d’une détermination acharnée quand il s’agit de terminer un travail ou de gagner une bataille. Je tiens beaucoup à avoir de l’influence sur les autres mais j’ai très peu envie d’exercer sur eux une quelconque autorité ou un quelconque pouvoir.
C’est ainsi, entre autre, que je me décrirais. Il y a, j’en suis sûr, des gens qui me perçoivent de manière très différente. Quant à dire comment je suis devenu ce que je suis, c’est beaucoup plus incertain. Je crois que les souvenirs qu’un individu garde sur son propre développement sont souvent tout à fait inadéquats. Aussi m’efforcerai-je de fournir au lecteur suffisamment de données actuelles pour qu~il en tire ses propres conclusions. Une partie de ces données est représentée par les sentiments que je me souviens avoir éprouvés ou les attitudes que j’ai pu prendre en différentes périodes de ma vie ou à l’occasion d’événements variés. Je n’hésiterai pas à tirer mes propres conclusions de ces données laissant au lecteur le soin de comparer nos deux points de vue.

Extrait de Autobiographie Carl Rogers – Epi s.a. Editeurs, Paris 1971