KM_C224e-20161018130423Carl Rogers est venu pour la première fois en Europe exposer ses théories.
Par Frédéric Gaussen – Extrait du journal Le Monde 15-16 mai 1966

« Je suis Carl Rogers. Je suis ici et maintenant. Je ne suis pas une autorité, un nom, un livre, une théorie, une doctrine… Je suis une personne très imparfaite qui essaie de trouver la vérité dans ce domaine difficile des relations humaines… Allons-nous pouvoir nous parler, nous rencontrer en toute vérité, partager quelque chose ensemble ? »
Pour la première lois de sa vie — à soixante-quatre ans — l’Américain Carl Rogers, considéré comme l’un des « inventeurs » de la psychologie « non-directive » est venu en Europe sur l’invitation de l’Association pour la recherche et l’intervention psycho-sociologique (A.R.I.P.), et il a participé, à cette occasion, à un séminaire d’une semaine à Dourdan (Essonne), puis à un colloque de trois jours à Paris, qui a réuni plus de quatre cents personnes.
Née de l’expérience clinique d’un psychologue – Rogers à ses débuts traitait notamment les enfants difficiles – la méthode non-directive a été ensuite étendue à l’étude des relations interpersonnelles à l’intérieur des groupes. Nombreux sont maintenant – en France notamment – ceux qui s’en inspirent : éducateurs, spécialistes de la formation des adultes, de l’organisation des entreprises, prêtres, syndicalistes, assistantes sociales…
En se présentant aux participants du colloque de façon aussi personnelle et avec cette humilité voulue, Rogers situait d’emblée le caractère de subjectivité et d’empirisme qui marque sa philosophie.
Le non-directivisme, c’est avant tout une attitude de disponibilité, de sincérité, qui permet de percevoir dans sa totalité le « message » de l’interlocuteur. C’est une écoute, une ouverture sans réticences, une présence « sans défense ni armure » à autrui, afin que s’établisse une communication authentique. Pour permettre à celui qui vous fait face de s’exprimer sans résistance et pour le mettre en confiance, il faut être soi-même d’une sincérité absolue. « Je ne dois pas avoir peur de me présenter comme je suis, sans façade, avec mes insuffisances. Je ne dois rien cacher de ce que je ressens. Je ne dois pas supprimer mes sentiments ni les déformer. » Il faut, d’autre part, accepter librement et sans crainte tout ce qui vient de l’autre, que ce soit des idées ou des sentiments. « Il n’est pas dangereux de donner ni de recevoir des sentiments tendres ou chaleureux » dit Rogers.
Lorsqu’un contact authentique est ainsi établi, on ressent une impression d’harmonie et de plénitude, et Rogers a pour la décrire des expressions passionnées. « Lorsque je me sens très proche de l’autre cela enrichit ma vie. C’est comme si j’entendais une musique céleste… A travers le rapport avec une personne, il y a le général, la communication avec ce qui est vrai universellement… Je suis aussi heureux que devant un coucher de soleil. » De façon plus théorique, Rogers parle alors de  « congruence », c’est-à-dire d’un sentiment d’accord fondamental avec soi-même, qui fait que l’on perçoit la totalité du message qui vous est adressé et qui s’exprime par des moyens et à des niveaux très divers (paroles, ton de la voix, regard, attitude générale…)
Le postulat qui justifie cette théorie – et qui, selon Rogers, est un fait d’expérience – est que les tendances fondamentales de l’homme sont positives et orientées dans le sens de la vie et de l’intégration, même si  des frustrations ont donné temporairement le pas à l’agressivité et à un désir de destruction. Il faut donc accepter totalement autrui en faisant entièrement confiance à ses possibilités, qui se développeront toujours dans le sens d’une dynamique et d’une reconstruction de la personnalité.